Par Bernard-Yves Messager, Président de la Fondation Ulysse

Mesdames, Messieurs,


Je prends la parole aujourd’hui comme président de la Fondation Ulysse. Mais je la prends aussi avec une histoire plus longue. J’ai servi l’État pendant quarante-sept ans. Du ministère des Ponts et Chaussées aux services de l’Équipement, du Logement, de la Mer, puis de l’Environnement, j’ai accompagné les collectivités territoriales, les directions successives, les réseaux ministériels, les profondes réformes de l’administration : la décentralisation, le transfert des routes aux départements, la fusion des services, la transformation des métiers de l’équipement sous l’autorité du préfet.


J’ai connu l’État de l’intérieur. J’ai connu ses exigences. J’ai connu ses contraintes. J’ai connu aussi ce qu’il peut produire de meilleur lorsqu’il sert réellement l’intérêt général.


C’est précisément pour cela que je parle aujourd’hui avec gravité. Parce que lorsque l’État se dérègle, lorsque ses services ne se parlent plus, lorsque chacun regarde le maillon précédent au lieu de regarder l’enfant, alors la défaillance administrative n’est plus seulement un dysfonctionnement. Lorsque cette défaillance touche un enfant, elle cesse d’être seulement une crise de service public ; elle devient une violence institutionnelle.


La Fondation Ulysse n’est pas née d’une idée abstraite. Elle est née d’un dossier réel. Elle est née d’enfants réels. Elle est née d’alertes réelles. Elle est née de plaintes réelles. Elle est née de courriers, de pièces, de faits médicaux, de demandes d’audition, de silences et de décisions.


Et c’est ici que nous devons être très clairs. Notre dossier n’est pas une histoire privée que nous demandons de croire ; c’est une chaîne documentée qui permet de comprendre comment, en France, un enfant peut être vu par tous les maillons, et pourtant protégé par aucun.


Le syndrome du train fou


C’est cela que nous appelons le syndrome du train fou. Un train avance. Les passagers crient. Les familles crient. Les proches écrivent. Les signaux existent. Mais dans chaque gare, le chef de gare regarde le chef précédent. Et chacun se rassure en pensant : « Si c’était grave, quelqu’un avant moi l’aurait arrêté. » Pendant ce temps, l’enfant reste dans le train.

Ce mécanisme, nous l’avons étudié. Nous l’avons documenté. Nous l’avons nommé. Il ne s’agit pas d’accuser indistinctement toutes les institutions. Il ne s’agit pas de dire que tous les magistrats, tous les policiers, tous les médecins, tous les travailleurs sociaux seraient indifférents. Ce serait faux. Et ce serait injuste. Mais il faut avoir le courage de dire qu’un système peut produire de l’aveuglement même avec des personnes de bonne volonté.


Le biais d’autorité judiciaire

Le biais d’autorité judiciaire, c’est le moment où les professionnels ne vérifient plus ce que vit l’enfant, mais s’alignent sur ce qu’ils pensent que le juge a déjà décidé. C’est une démission silencieuse de la vigilance.

L’autorité judiciaire est indispensable. Mais elle ne doit jamais devenir un écran entre les professionnels et la réalité de l’enfant.


Il existe un mécanisme encore plus dangereux que le silence : le biais d’autorité. Lorsque le juge a parlé, trop de professionnels cessent d’examiner le danger par eux-mêmes. Ils ne regardent plus l’enfant. Ils regardent la décision.

Ils ne se demandent plus : « cet enfant est-il en sécurité ? » Ils se demandent : « si le juge a décidé cela, c’est qu’il devait avoir raison. » Alors l’alerte médicale devient secondaire. La parole familiale devient suspecte. Les blessures deviennent des incidents. Les incohérences deviennent des détails. Et l’enfant disparaît derrière l’autorité de la décision qui aurait précisément dû le protéger.


C’est ainsi qu’une décision initiale peut devenir un verrou. Non parce qu’elle serait juste. Mais parce qu’elle devient intouchable.

Quand les professionnels valident l’autorité du juge au lieu de vérifier la réalité de l’enfant, l’institution ne protège plus : elle s’auto-confirme.


La Fondation Ulysse ne demande pas que chaque professionnel contredise la justice. Elle demande que chaque professionnel conserve son devoir propre d’alerte. Un médecin reste médecin après une décision judiciaire. Un éducateur reste éducateur. Une crèche reste responsable de ce qu’elle voit. Une PMI reste tenue de reprendre les signaux.


Aucune décision judiciaire ne devrait anesthésier la vigilance des professionnels lorsqu’un enfant continue à montrer des signes de danger.


Six plaintes parmi soixante-dix mille


Dans notre propre histoire, six plaintes existent. Six plaintes liées à des faits signalés comme d’une gravité extrême : fracture du crâne, fracture du fémur, blessures, négligences documentées, et une famille entière qui n’a cessé de tirer la sonnette d’alarme. Et pourtant, rien. Rien qui ait arrêté la chaîne. Rien qui ait permis de regarder l’enfant avant le dossier.

Aujourd’hui, le ministre de la Justice annonce vouloir reprendre environ 70 000 plaintes concernant des enfants. Alors je pose simplement cette question : nos six plaintes sont-elles dans ces 70 000 ?

Et si elles y sont, que va-t-on en faire ? Vont-elles être réellement traitées ? Ou simplement recensées ? Vont-elles être relues à la lumière de l’histoire complète des enfants ? Ou seront-elles refermées avec les mêmes angles morts, les mêmes réflexes, les mêmes protections institutionnelles ?

Pour l’administration, six plaintes peuvent n’être que six lignes dans un tableau. Pour un enfant, une plainte n’est jamais une ligne. C’est un appel. C’est parfois la dernière tentative d’une famille pour que la société entre enfin dans la pièce où le danger se trouve.

Une plainte qui concerne un enfant n’est pas un papier. C’est une vie.

Et la différence entre compter une plainte et traiter une plainte, c’est parfois la différence entre administrer un système et sauver un enfant.

Des décisions juridiquement valides, mais humainement aveugles

Nous ne disons pas que les magistrats ne veulent pas voir l’enfant. Nous disons qu’un système qui ne forme pas réellement à voir l’enfant finit par produire des décisions juridiquement valides, mais humainement aveugles. C’est là le coeur de notre intervention.

L’enfant peut disparaître derrière le dossier. Sa parole peut disparaître derrière la procédure. Son corps peut disparaître derrière les délais. Son histoire peut disparaître derrière des décisions successives que plus personne ne veut réinterroger.

Dans notre histoire, cette disparition de la parole n’est pas théorique. Le frère d’Ulysse avait douze ans. Il a écrit à trois magistrats pour demander à être entendu. Il voulait parler de ce qu’il disait avoir vu. Il voulait parler pour son petit frère, trop jeune pour parler lui-même. Il voulait aussi parler pour lui, comme enfant témoin, comme enfant exposé, comme enfant concerné.

Trois fois, sa parole n’a pas trouvé la place qu’elle devait avoir.

Refuser la parole à un enfant de douze ans qui demande à être entendu dans une situation de protection n’est pas une simple omission procédurale. C’est une rupture fondamentale dans la mission même de protection.

Un enfant de douze ans qui demande à être entendu dans une situation de protection ne demande pas un privilège. Il exerce un droit fondamental. Lorsque trois magistrats refusent cette parole, l’enfant ne disparaît pas seulement du dossier : il disparaît du droit.

Alors nous venons avec une demande simple. Nous ne venons pas accuser la justice comme bloc. Nous venons demander que la justice accepte d’analyser ses chaînes de défaillance lorsque l’enfant disparaît derrière le dossier. C’est une exigence de responsabilité publique.

Une institution digne n’est pas une institution qui prétend ne jamais faillir. Une institution digne est une institution capable de reconnaître ses angles morts, de comprendre ses erreurs, d’en tirer des règles nouvelles, et d’empêcher qu’elles se reproduisent.

Cette impuissance est d’autant plus grave qu’elle n’a pas frappé une famille étrangère aux institutions. Le père d’Ulysse , Damien a consacré vingt ans à la protection de l’enfance, à la formation de soignants, d’infirmiers et de psychologues, et à la coordination de dispositifs de soin. Même avec cette expertise, même avec cette connaissance des mécanismes psychiques et institutionnels, il n’a pas réussi à faire entendre les alertes concernant ses propres enfants.

Cela dit quelque chose de terrible : si une famille dotée de cette compétence n’est pas entendue, que devient celle qui n’a ni langage institutionnel, ni réseau, ni ressources, ni codes pour se défendre ?

Une doctrine nouvelle : la priorité absolue de l’enfant en danger

C’est pourquoi la Fondation Ulysse ne porte pas une parole de vengeance. Elle porte une parole de transformation. La Fondation Ulysse ne demande pas une justice contre les magistrats. Elle demande une justice capable de se regarder elle-même lorsque l’enfant n’a pas été protégé.

Car lorsque l’enfant n’a pas été protégé, il ne suffit pas de dire : « le système était saturé », « les services étaient débordés », « les délais étaient trop longs », « les moyens manquaient ». Tout cela peut être vrai. Mais pour l’enfant, le résultat demeure le même : il n’a pas été protégé.

La Fondation Ulysse demande donc une doctrine nouvelle : la priorité absolue de l’enfant en danger. Priorité dans l’écoute. Priorité dans le traitement. Priorité dans la transmission. Priorité dans l’enquête. Priorité dans la traçabilité. Priorité dans la responsabilité.

Parce qu’un enfant n’a pas le temps administratif des adultes. L’enfant n’a pas le temps d’attendre que les services se coordonnent. L’enfant n’a pas le temps d’attendre que les institutions acceptent de se contredire. L’enfant n’a pas le temps d’attendre que l’on protège les décisions passées avant de protéger sa vie présente.

La première question ne devrait jamais être : « Le dossier est-il complet ? » La première question devrait être : l’enfant est-il en sécurité ce soir ? Et la deuxième : qui en répond personnellement ?

C’est ce changement de culture que nous appelons. Une justice qui protège l’enfant doit être une justice formée à l’enfant. Une administration qui protège l’enfant doit être une administration capable de reprendre une alerte sans se réfugier derrière le maillon précédent. Une République qui protège l’enfant doit accepter que certaines défaillances ne soient pas seulement techniques. Elles sont humaines. Elles sont institutionnelles. Elles sont parfois violentes.

Et lorsque cette violence efface l’histoire d’un enfant, sa parole, ses liens, sa filiation, sa vérité, elle atteint quelque chose de fondamental.

La Fondation Ulysse affirme que l’enfant a le droit de se construire dans la vérité de son histoire.

Cette vérité ne concerne pas seulement les violences qu’il a subies. Elle concerne aussi ses liens, son nom, sa filiation, son appartenance familiale, ce qui lui a été reconnu ou refusé.

Lorsqu’une filiation est effacée, dissimulée, annulée ou rendue inaccessible sans que la vérité de l’enfant soit réellement examinée et prise en compte, ce n’est pas seulement une question d’état civil. C’est une atteinte profonde à la construction de la personne, qui ne disparaît pas lorsque l’enfant devient adulte. C’est pourquoi la Fondation Ulysse défend la levée de la prescription de dix ans lorsque celle-ci transforme le temps en instrument d’effacement d’une vérité filiale et identitaire.

Un enfant ne se construit pas dans le vide. Il se construit dans une histoire. Et lorsqu’une institution prive un enfant de cette histoire, ou l’empêche plus tard de la retrouver, elle ne règle pas seulement une situation juridique : elle peut produire une violence identitaire durable.

Pas dans les silences d’un dossier. Pas dans les omissions d’une institution. Pas dans les décisions que personne n’ose reprendre. Dans la vérité.

Face à cette impuissance à arrêter la défaillance à son origine, une autre réponse a été construite : le soin. À Paris, le Pôle Famille et le Pôle Psychologue Paris 18 ont accueilli, en un an et demi, plus de six cents familles, enfants et patients. Beaucoup ne viennent pas seulement avec un traumatisme initial. Ils viennent avec un traumatisme aggravé par les institutions qui auraient dû les protéger.

C’est cela aussi, la réalité contemporaine de la protection de l’enfance : quand l’institution ne répare pas, elle ajoute parfois une seconde blessure à la première.

La Fondation Ulysse en 2026 s’est aussi rendue auprès des soignants, des enfants et des familles ukrainiennes, sur place, à Kharkiv, à Dnipro, à Zaporijjia. Cette expérience nous a confrontés à un paradoxe douloureux : face à une guerre visible, les secours s’organisent, des moyens se trouvent, des volontés se lèvent. Dans notre propre pays, une défaillance institutionnelle peut détruire silencieusement un enfant sans déclencher la reconnaissance du danger parce qu’elle ne se voit pas, elle ne s’entend pas.

C’est cette exigence que nous portons aujourd’hui. Non contre l’État. Mais au nom de ce que l’État devrait être lorsqu’il protège les plus vulnérables.

Je vous remercie de votre attention.