– par Christine MATHIS, référente du CRSI pour la région Île-de-France et coordonne les travaux des adhérents pour cette région. Consultante en accompagnement du changement pour les entreprises, elle bénéficie d’une solide culture économique.
Regards de chefs d’entreprise sur la gouvernance économique française
Dans le cadre de ses groupes de travail, le CRSI a recueilli les contributions de chefs d’entreprise sur les freins structurels à la compétitivité française et les attentes vis-à-vis de l’action publique. Leurs analyses convergent autour d’un constat sans détour : ce qui fonctionne en France, c’est ce qui échappe au système ordinaire.
Le modèle Notre-Dame : une leçon de gouvernance
La reconstruction de Notre-Dame de Paris et l’organisation des Jeux Olympiques ont démontré qu’il était possible, en France, de tenir des délais, de respecter des budgets et d’obtenir des résultats exceptionnels. La recette ? Une vision claire, un responsable identifié, un budget défini et un allègement des procédures habituelles.
Ce modèle fait aujourd’hui référence dans les milieux économiques. Pour les enjeux de défense et de réindustrialisation notamment, les interlocuteurs sont unanimes : sans un « effet Notre-Dame », c’est-à-dire sans dérogation assumée aux lourdeurs du système, les ambitions resteront lettre morte.
Trop de normes tuent la norme
Les chefs d’entreprise auditionnés pointent en premier lieu l’instabilité normative comme facteur de désorganisation. Ils appellent à un moratoire normatif, proposition initialement formulée par Alain Madelin, sur toute modification de dispositif existant, avec une règle d’intervention a minima.
Deux exemples concrets illustrent ce diagnostic : la transformation du DIF en CPF, où les entreprises n’ont pas le temps d’intégrer un dispositif avant qu’il évolue ou disparaisse ; et les obligations sur la gestion des données qui ont remis en cause le tiers payant dans les mutuelles, souvent introduites par voie d’amendement sans étude d’impact.
Au-delà de l’instabilité, c’est aussi le caractère indifférencié des normes générales qui pose problème. Trois exemples illustrent leurs effets pervers :
- La loi Rixain (quota de 40 % de femmes dans les instances de gouvernance) produit dans l’industrie un effet inverse à celui escompté : faute de mixité dans les métiers techniques, certains postes support sont systématiquement réservés à des femmes pour atteindre le quota, instituant de facto des « métiers 100 % féminins ».
- L’index égalité Homme/Femme est conçu pour les entreprises de services ; appliqué à l’industrie, où la répartition fonctionnelle est structurellement différente, il ne mesure plus rien de pertinent.
- Le droit du travail, insuffisamment flexible, empêche les entreprises industrielles d’ajuster rapidement leurs effectifs aux variations de production.
À cela s’ajoutent des demandes concrètes : allègement des contraintes environnementales pour les constructions sur terrains d’entreprise ou en friches industrielles, et revalorisation des filières techniques et scientifiques, notamment pour les jeunes femmes, face à un déséquilibre criant entre formations et besoins réels du marché.
Ce que les entreprises attendent de l’État
Il serait réducteur de lire ces contributions comme un simple plaidoyer anti-étatique. Ce que les chefs d’entreprise expriment, c’est avant tout une demande de clarté et d’engagement. Leurs attentes se structurent autour de trois axes :
Une vision et des priorités assumées. Quelle ambition pour la France à dix ans ? Quelles sont les priorités de la Nation ? Les entreprises ne demandent pas moins d’État, mais un État qui choisit et qui dit ce qu’il choisit.
Un cadre stable et lisible. Cela suppose de clarifier le périmètre respectif de l’État, de l’administration et de la société civile, notamment sur les questions industrielles et de défense où l’articulation avec le niveau européen reste confuse.
Un engagement sur la méthode. Les entreprises ont appris à se méfier des grandes consultations sans lendemain. Ce qu’elles demandent : deux ou trois priorités claires pour le mandat, un nombre limité de propositions techniques, et surtout, une trajectoire tenue dans la durée.
